Pas dans mon GW
Les cimetières sont remplis de sociétés qui n’ont pas compris les règles du jeu.
Sur les 80 à 100 gigawatts de capacité opérationnelle de centres de données dans le monde en 2024, l’Occident en détient 60 à 65 %. Les seuls États-Unis concentrent près de la moitié du parc mondial — environ 40 gigawatts opérationnels, dont 22 à 28 logés chez six hyperscalers américains : Amazon Web Services (7-8 GW), Microsoft Azure (5-6 GW), Google (4-5 GW), Meta (3-4 GW), Oracle (1-2 GW), Apple (~1 GW). À Ashburn, en Virginie du Nord, 25 à 30 % du trafic Internet mondial transite par un rayon de trente kilomètres. Le Texas, de Dallas-Fort Worth à Abilene où se déploie Stargate (500 milliards de dollars, 10 gigawatts annoncés), pèse 5 gigawatts de plus. L’Europe entière en concentre environ 5 — dont l’Irlande pour 1 gigawatt, qui consomme déjà 21 % de l’électricité nationale. Le centre de données d’intelligence artificielle est, en 2024, un actif occidental, à 60-65 % américain.
Or, c’est en Occident précisément que le rejet citoyen monte. En mars 2025, Gallup mesure 71 % d’Américains opposés à la construction d’un centre de données dans leur voisinage, dont 48 % fortement opposés. La même enquête, pour une centrale nucléaire dans le voisinage, mesure 53 % d’opposition. L’opposition au nucléaire n’a jamais dépassé 63 % depuis 2001. L’opposition aux centres de données part déjà huit points au-dessus de ce plus haut historique. Fin 2025, le « Commissioners Court » du comté de Hill au Texas vote 3-2 un moratoire d’un an sur la construction de centres de données — premier moratoire de niveau county dans l’État, devant huit projets simultanés. Dans une petite ville du Missouri, les quatre conseillers municipaux sortants ayant approuvé un projet de centre de données sont éjectés en bloc aux élections suivantes. En Caroline du Nord, le gouverneur Josh Stein chiffre publiquement à 57 millions de dollars par an le coût des exemptions de taxe sur les ventes accordées aux opérateurs. À DeForest, dans le Wisconsin — 11 500 habitants — le projet QTS de 1,6 gigawatt se heurte à une opposition organisée que les 50 millions de dollars d’engagement local n’éteignent pas.
Le réflexe traverse les clivages politiques : 56 % des Démocrates s’opposent fortement, 39 % des Républicains, 48 % des indépendants. Ce n’est ni un mouvement de gauche, ni un mouvement de droite mais un mouvement local.
La géographie du centre de données et la géographie du rejet coïncident. Le paradoxe se tient là : le grain de sable est inéluctable, la chaîne technologique entière doit se réinventer ailleurs que dans le foncier.
La commune américaine sait dire non
Alexis de Tocqueville l’avait observé entre 1831 et 1840, en termes que cent quatre-vingt-dix ans n’ont pas démodés. Aux États-Unis, écrivait-il dans De la démocratie en Amérique, “la commune est l’individu collectif sur lequel s’exerce la souveraineté du peuple”. Le township meeting de Nouvelle-Angleterre — assemblée d’habitants délibérant directement des affaires locales — est, selon Tocqueville, la raison d’être de la démocratie américaine : “Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science.” Le sol fédéral américain n’a jamais été un sol centralisé. La commune y dispose d’un pouvoir de veto réel sur les décisions d’aménagement, ce pouvoir a été défendu pendant deux siècles avec une jalousie sans équivalent en Europe.
Quand un Commissioners Court du comté de Hill vote un moratoire de douze mois contre l’avis de l’État du Texas, l’analyse de Tocqueville est validée. La commune fait ce pour quoi elle a été conçue. Quand quatre conseillers municipaux du Missouri sont éjectés en bloc, l’événement politique n’a rien d’inédit — le mécanisme communal américain fonctionne tel qu’il a été pensé.
D’où l’intensité particulière de l’opposition mesurée par Gallup aux États-Unis — sans équivalent quantitatif côté européen. Le rejet du centre de données ne sera pas réglé par la pédagogie : il ne procède pas d’un défaut de compréhension, mais d’une institution conçue pour bloquer ce qu’elle n’accepte pas. Trois griefs nourrissent l’opposition. L’eau — un hyperscaler peut absorber jusqu’à un million de gallons par jour, argument largement fallacieux puisque les centres de données récents tournent en boucle fermée. L’électricité — les factures résidentielles ont monté de 12 à 20 % depuis 2023 dans plusieurs comtés de Virginie, grief solide mais en passe d’être résolu avec les solutions énergétiques hors réseau. Enfin et surtout l’emploi — héberger l’infrastructure qui automatisera les bureaux restants, trente ans après la fermeture des usines est une peur diffuse, la plus difficile à raisonner. L’association IA / chômage est trop installée dans le discours public pour qu’aucune campagne de communication ne la déconstruise. Pour quel réel bénéfice pour la commune et ses habitants ?
L’asymétrie politique avec la mondialisation est totale. Entre 1985 et 2015, la délocalisation industrielle a vidé les Rust Belts sans demander leur avis aux populations affectées. L’usine fermait, le maire apprenait la décision dans la presse. La commune n’avait ni le pouvoir, ni le temps, ni l’information pour s’y opposer. Le centre de données inverse exactement ce schéma : il est foncier, physique, électrique, soumis à autorisation. Il dépend, à chaque étape de sa construction, d’une décision communale qui peut être bloquée. Trente ans après s’être tu sur la délocalisation, le territoire américain redécouvre qu’il sait dire non.
Le rejet bipartisan tient à cette racine institutionnelle, structurelle et non conjoncturelle. La commune n’est ni de gauche ni de droite : elle est locale. Démocrates et Républicains s’opposent au centre de données pour des raisons différentes — l’écologie pour les uns, la défiance vis-à-vis de la Big Tech pour les autres — mais sur un même fondement institutionnel.
Le réflexe délocalisation et son plafond
Le réflexe naturel des bâtisseurs de centres de données est immédiat : si la commune américaine bloque, on construit ailleurs. Tout cela se produit déjà.
Aux Émirats arabes unis, MGX et G42 — soutenus par Mubadala — ont signé en 2024 un accord de 1,5 milliard de dollars avec Microsoft, et l’annonce d’un Stargate UAE de 1 gigawatt est tombée en mai 2025. En Arabie saoudite, Humain — véhicule du fonds souverain PIF — vise 1,9 gigawatt avec partenariats Nvidia et AMD. En Malaisie, la zone industrielle de Johor a doublé sa capacité de centres de données en dix-huit mois, captant la pression d’expansion de Singapour qui avait imposé son propre moratoire de 2019 à 2022. À Querétaro au Mexique, à Hyderabad en Inde, à Cyberjaya, les projets s’empilent.
Cette délocalisation a des limites.
Chris Miller a tracé ces limites dans Chip War en 2022. La leçon Taïwan — la dépendance complète de l’économie occidentale à une île géopolitiquement contestée pour 92 % des semi-conducteurs avancés mondiaux — est devenue une grille de lecture bipartisane à Washington. Aucun administrateur, aucun directeur de cabinet, aucun comité du Congrès n’a envie de répéter cette dépendance avec la couche centre de données, qui est la couche stratégique de la prochaine décennie. Les 5 gigawatts que requiert le contrat Anthropic-AWS sur dix ans ne seront pas logés à Riyad ou à Dubaï, pour la même raison que les fonderies de TSMC sont en train d’être dupliquées en Arizona à coups de subventions du CHIPS Act.
Stargate UAE n’est pas le début d’une vague — l’opération est une exception bornée, négociée en échange d’un alignement géopolitique sur Washington. La puissance de calcul de pointe des grandes entreprises américaines restera américaine. La délocalisation absorbera quelques pour cent de la pression, pas l’essentiel.
Quelle suite, dès lors ?
Le centre de données, peau de chagrin
En 1831, Balzac publie La Peau de chagrin. Raphaël de Valentin, jeune homme désargenté, reçoit d’un antiquaire une peau magique : chaque vœu qu’il formule est exaucé, mais à chaque souhait exaucé la peau rétrécit — et avec elle sa propre vie. La fortune, l’amour, la santé : tout lui est accordé, à mesure que la peau se contracte.
Les centres de données installés en 2024 ressemblent à cette peau. Chaque gigawatt déjà autorisé est un gigawatt dont disposent ses détenteurs, et un gigawatt que ses concurrents et nouveaux entrants n’auront jamais. Chaque token brûlé sur une puce Trainium ou H100 consomme une ressource désormais finie à court terme. Plus l’arbitrage du précédent papier (“Le grand arbitrage”) progresse, plus la peau se contracte. À mesure qu’elle se contracte, chaque centimètre carré restant prend de la valeur.
Cinq adaptations forcées de la chaîne sont à attendre:
a. Densifier le centre de données et l’énergie déjà installés
W. Brian Arthur a formalisé en 1994 le mécanisme : dans une économie soumise à des rendements croissants, les avantages initiaux se cumulent et finissent par verrouiller la trajectoire. Les premières autorisations obtenues créent un chemin dont il n’est plus possible de sortir une fois la contrainte politique installée.
Un mot d’abord sur ce qu’il ne faut pas confondre.
La phase 2022-2025 a fait monter brutalement les valeurs liées à l’expansion brute du parc : Vertiv multiplié par dix, GE Vernova par trois, Constellation Energy huit fois, Vistra cinq fois, Cameco trois fois. Les valorisations passées ont anticipé un triplement des dépenses d’investissement des hyperscalers — 200 milliards de dollars en 2024, projetés à 660-690 milliards en 2026, dont 450 milliards fléchés sur l’intelligence artificielle. Le marché a évalué une expansion brute du parc, sans friction.
La nouvelle phase est différente. Le veto communal touche les centres de données, mais aussi par contagion logique tout ce qui en dépend en amont : les nouvelles centrales à gaz que les turbinistes voulaient livrer, les petits réacteurs modulaires qui doivent eux-mêmes obtenir leurs autorisations communales et fédérales, les lignes à haute tension nécessaires pour transporter l’électricité, les nouvelles centrales nucléaires de troisième génération qui mettent quinze ans à sortir de terre quand elles y arrivent. Les gagnants de la dernière guerre ne seront pas, mécaniquement, ceux de la suivante.
Deux catégories ressortent:
Les détenteurs de centres de données déjà autorisés. Les hyperscalers américains, avec leurs 22 à 28 gigawatts déjà opérationnels, possèdent l’actif que personne ne pourra plus fabriquer. Leur option de valeur ne tient pas à l’expansion future — qui se heurtera au veto communal — mais à la densification interne des sites déjà autorisés. Le refroidissement liquide divise par trois la consommation électrique par kilowatt traité ; les armoires à 130 kilowatts remplacent les armoires à 20 ; l’extension intra-site ne requiert pas de nouvelle autorisation. Microsoft a sécurisé 1,8 gigawatt chez Constellation Energy en redémarrant Three Mile Island Unit 1, fermée en 2019. Amazon a acquis pour 650 millions de dollars le campus nucléaire Cumulus de Talen Energy en Pennsylvanie, 960 mégawatts en raccordement direct au centre de données. Les opérateurs de colocation — Equinix, Digital Realty — tirent leur épingle du jeu sur leurs 3 gigawatts combinés, mais à la marge.
Les producteurs d’énergie déjà raccordés: pas les promesses de centrales nucléaires futures, qui passeront elles aussi par dix ans d’autorisations, mais les centrales nucléaires en opération aujourd’hui, dont la production est déjà raccordée à la grille. Constellation Energy aux États-Unis, EDF en France, Vattenfall en Europe du Nord. Pour ces acteurs, le terrain n’est plus la construction mais la prolongation de durée de vie et la signature de contrats long terme à prime. Le contrat Constellation-Microsoft à 85-100 dollars du mégawattheure, contre 40-50 dollars prix de marché, mesure la prime à 100 %. Une part de la revalorisation est déjà intégrée par les cours ; la rareté structurelle laisse la trajectoire haussière plusieurs années.
b. Réduire la consommation à performance constante
La deuxième sortie est intellectuelle. Si l’on ne peut plus multiplier les gigawatts, on multiplie les tokens par gigawatt.
En janvier 2025, Deepseek publie R1, modèle à “mixture-of-experts” dont le coût d’entraînement annoncé — 5,6 millions de dollars — a marqué les laboratoires de Stanford à Mountain View. Le chiffre est contesté, mais le signal est clair : à performance équivalente, le calcul peut être divisé par dix avec la bonne architecture. Mixture-of-experts, distillation, calcul au moment de l’inférence, modèles compacts mais performants — toutes les pistes que les laboratoires exploraient depuis 2023 deviennent prioritaires sous la pression du veto communal. Chaque watt économisé est une mairie qu’il n’est pas nécessaire de convaincre.
Mistral, Llama 4 d’usage local, Phi-4 chez Microsoft, Gemma chez Google : la course aux modèles efficaces s’accélère. L’opposition aux centres de données déplace l’effort de recherche vers l’efficacité algorithmique, au détriment de l’expansion brute du parc.
c. Intégrer le silicium au modèle
La troisième sortie est matérielle. La logique d’intégration verticale décrite par Clayton Christensen — quand la performance n’est pas suffisamment bonne, l’intégration capte les profits — se déploie là où elle pèse le plus : sur la puce.
AWS Trainium3 vise une efficacité par token significativement supérieure à Trainium2, qui s’est déjà imposé face au H100 de Nvidia sur certaines tâches d’inférence. Anthropic-AWS prévoit 1 gigawatt de Trainium opérationnel d’ici fin 2026 — un gigawatt entier, en puce dédiée, en intégration verticale modèle + puce + centre de données. Google déploie TPU Ironwood, sa septième génération. Meta MTIA, IBM AIU pour Watsonx. Les puces dédiées captent une part croissante de l’inférence en entreprise.
L’objectif est précis : découpler la croissance des tokens de la croissance des gigawatts. Sur puce dédiée et optimisée pour son modèle propre, un acteur intégré peut tripler le débit de tokens par watt par rapport à un déploiement Nvidia général. Le silicium dédié n’est pas un détail d’ingénierie : c’est la sortie matérielle du grain de sable.
d. Faire sortir l’inférence du centre de données
La quatrième sortie est distribuée. Si l’inférence ne peut plus être centralisée à coût acceptable, on la déplace vers l’appareil.
Apple Intelligence, déployé en octobre 2024 et étendu en 2025, traite 70 % de ses requêtes directement sur la puce neuronale des M4 et A18 — sans recours au centre de données. Qualcomm Snapdragon X Elite équipe les Copilot+ PC. Intel Lunar Lake déploie 48 trillions d’opérations par seconde de puissance neuronale. Gemini Nano tourne sur Pixel 9. Mistral pousse Ministral pour les appareils. Les smartphones capables d’exécuter de l’intelligence artificielle localement étaient 200 millions d’unités vendues en 2024 ; IDC en projette 3,5 milliards en 2028. Dix-sept fois plus en quatre ans.
Le calcul économique est imparable. Une requête courte exécutée localement ne coûte rien à l’opérateur, contre un à dix centimes sur cloud. Sur des milliards de requêtes quotidiennes, l’écart cumulé pèse plusieurs dollars par utilisateur et par mois. L’inférence descend du cloud vers la poche, pour des raisons d’arithmétique avant d’être de doctrine.
e. Réévaluer le centre de données et le token
La cinquième sortie est financière. La peau de chagrin se contracte, donc le prix de ce qui reste monte.
Le contrat Anthropic-AWS signé le 20 avril 2026 — 100 milliards de dollars sur dix ans pour 5 gigawatts — donne le prix d’équilibre de la puissance de calcul de pointe : 20 dollars du watt sur dix ans. Le contrat Constellation-Microsoft à 85-100 dollars du mégawattheure contre 40-50 dollars prix de marché mesure la prime nucléaire stratégique à 100 %. Les dépenses d’investissement des hyperscalers passent de 200 milliards de dollars en 2024 à 660-690 milliards projetés en 2026, dont 450 milliards fléchés sur l’intelligence artificielle. Chaque token produit par les modèles de pointe coûte unitairement moins cher qu’il y a un an, mais le volume total de dollars dépensés explose.
La conséquence pour la chaîne d’entreprise est mécanique : les abonnements professionnels passent de 20-30 dollars par mois en 2023 à 100-200 dollars en 2025 sur les segments de pointe (Claude Max, ChatGPT Pro, Cursor Ultra). La réévaluation traverse toute la chaîne jusqu’à l’utilisateur final. Le grand arbitrage continue de courir, mais à un prix d’entrée qui monte chaque trimestre. La peau rétrécit ; ceux qui en ont déjà coupé un morceau valent plus chaque jour.
La reconcentration de la rente
Carlota Perez a montré en 2002, dans Technological Revolutions and Financial Capital, que toutes les révolutions technologiques de l’histoire industrielle ont buté à un même stade : la phase d’installation. Chemin de fer dans les années 1840, électricité dans les années 1900, automobile dans les années 1920, informatique dans les années 1970 — chacune a rencontré sa crise institutionnelle, son pic d’opposition citoyenne et politique, son moment Hill County. La sortie historique a toujours été la même : non pas la capitulation, mais le tri brutal des acteurs.
Tout cela se joue maintenant. Une dizaine d’acteurs — six hyperscalers américains, deux ou trois producteurs nucléaires déjà raccordés, autant d’éditeurs intégrés verticalement à leur silicium, et un noyau d’acteurs de l’inférence sur l’appareil — capteront l’essentiel du grand arbitrage. Le nouvel entrant non autorisé, non intégré, non adossé à une infrastructure énergétique déjà en place n’a pas de chemin évident. Le grain de sable ne ralentit pas le grand arbitrage. Combiné aux autres contraintes — silicium, énergie, capital — il transforme un sentier large en un sentier étroit. Sur un tel sentier, le tri se fait par antériorité des autorisations, par intégration verticale, par capacité à sortir du centre de données.
L’ère du centre de données modulaire — où un consortium pouvait acheter un terrain, signer un contrat d’achat d’électricité local, commander des cartes graphiques et louer la capacité à des entreprises tierces — touche à sa fin. L’ère qui commence est celle de l’intégration verticale complète, en réponse à une friction politique que personne n’avait anticipée.
L’Europe : fenêtre étroite, démons familiers
L’Europe, dans tout cela ?
L’Europe a en main des cartes précieuses. La France dispose de 56 réacteurs nucléaires, produisant 360 térawattheures par an avec un facteur de charge qui remonte au-dessus de 70 % après l’épisode corrosion de 2022 — la base décarbonée la plus dense et la plus stable d’Occident. Les Hauts-de-France, la Ruhr, la plaine du Pô, l’Estrémadure offrent du foncier industriel reconvertible, déjà raccordé à la grille à haute tension, avec des populations habituées à l’industrie lourde. Mistral, Black Forest Labs et un écosystème d’éditeurs frugaux maîtrisent l’algorithmique efficiente — précisément la deuxième adaptation forcée. ARM, encore basée à Cambridge, alimente le silicium des appareils, de Qualcomm à Apple. Les briques de l’autonomie sont là.
La menace, sur cette fenêtre, est interne.
L’AI Act, entré en vigueur en août 2024 avec sa première vague d’obligations en février 2025, impose à tout déployeur de modèle de pointe des obligations documentaires, des évaluations de risque systémique et des contraintes opérationnelles dont aucun équivalent n’existe aux États-Unis ni en Chine. Le compromis politique qui a produit ce texte — entre une Commission qui voulait protéger et un Parlement qui voulait punir — a abouti à un cadre que les acteurs européens eux-mêmes peinent à appliquer. Mistral, Black Forest, Aleph Alpha ont publié des notes de doléances qui n’ont pas été entendues à Bruxelles. Au moment précis où la fenêtre d’opportunité s’ouvre, l’Europe se donne une auto-contrainte que ses concurrents directs n’ont pas. Sans modèle de pointe souverain, et sans marché de capitaux souverain (le capital est découragé en Europe), pourquoi un opérateur de centres de données souverain émergerait-t-il ?
Or les marges vont à l’opérateur du centre de données, aux fabricants de puces, de la connectique et de tous les éléments à forte valeur ajoutée. Les coûts de fonctionnement représentent une faible partie de la charge (2 à 3% pour l’électricité). Si l’Europe ne peut servir que ce genre de prestations, le rapport coût perçu par les populations/ bénéfices réels engrangés risque d’être une source de frustration forte à l’avenir.
Malgré le poids de l’ Europe, la France peut décider seule, sur ses 56 réacteurs et son foncier, de devenir le hub européen des centres de données de pointe. Elle peut le faire en six mois si elle accepte deux choses : suspendre certaines obligations de l’AI Act pour les déploiements, et accepter que le foncier énergétique se réévalue à la hausse. Mais pour quel bénéfice si l’opérateur des centres de données n’est pas souverain ?
La promesse faite par SoftBank d’un investissement supérieur à 50 milliards de dollars dans la chaîne européenne de l’intelligence artificielle, annoncée à la veille du sommet Choose France 2026, illustre cette tension. Le capital japonais — déjà actionnaire central de Stargate aux côtés d’OpenAI, propriétaire d’ARM depuis 2016 — déploie centres de données et partenariats énergétiques sur cinq à sept ans; Mistral et le tissu industriel français sont mis en avant comme partenaires opérationnels. L’Élysée salue le signal politique. L’annonce mérite pourtant un second regard.
Que SoftBank devienne le principal investisseur d’un futur hub européen dit souverain expose une réalité cruelle. Qui tient en réalité le manche ? La France ne dispose ni de la profondeur des marchés de capitaux, ni du bilan bancaire, ni d’hyperscalers domestiques pour absorber seule les 50 à 100 milliards de dollars qu’exige une infrastructure crédible. L’AI Act, en alourdissant la conformité de chaque déployeur de modèle de pointe, fait basculer la rentabilité du côté des acteurs capables d’amortir des frais fixes massifs sur plusieurs dizaines de milliards de dollars de revenus. SoftBank en dispose, Mistral n’en dispose pas. Le réflexe réglementaire bruxellois ne protège pas les champions européens : il les écrase sous des coûts fixes qu’eux seuls ne savent pas absorber, et offre la place aux géants étrangers prêts à les porter. L’Europe espère devenir souveraine en s’appuyant sur du capital qui ne lui appartient pas. La contradiction est entière.
La peau de chagrin se contracte. La France pense la tenir dans sa main, Choose France oblige. SoftBank, Nebius, MGX se réjouissent…
Raphaël de Valentin meurt en tenant sa peau dans sa main. L’Europe risque de mourir sans même l’avoir touchée.
Bonne semaine,
Hervé

